Les petits hauts lieux
Seule en forêt, sans yeux pour profaner les transes…
Lucie Delarue-Mardrus
I. Du Mont-Saint-Michel à Disneyland
Le haut lieu est, comme son nom l'indique, un lieu remarquable dans l'imaginaire d'une communauté. Le sanctuaire de Lourdes, le Mont-Saint-Michel, le tombeau de Saint Jacques de Compostelle, Stonehenge, les alignements de Carnac, Lhassa, Jérusalem, le Vatican, les pyramides de Gizeh, la Mecque ; voilà quelques hauts lieux tels que nous les concevons. Ces lieux, quoiqu'on en pensent, sont chargés d'histoire et attirent comme un aimant les foules depuis des siècles, parfois des millénaires. La spiritualité qui en émane font d'eux des pôles d'attraction, des centres du monde secondaires. On peut s'y rendre en pèlerinage. La marche, lente, longue, laborieuse, douloureuse, semble être le meilleur moyen de pèleriner, de se rapprocher ainsi humblement de ces centres du monde comme un rayon partant de la circonférence d'un cercle et s'approchant, à force de patience, d'abnégation et de volonté du centre principiel. Cette approche spatiale, matérielle, est à mettre en parallèle avec une démarche intérieure et spirituelle. L'âme s'élève à mesure que les pas se succèdent et qu'on commence à percevoir le haut lieu à l'horizon.
Historiquement, s'il faut en croire ce que l'on nous raconte, les hommes semblent toujours avoir élu certains lieux propices au sacré ou entretenant avec lui une certaine proximité. Menhirs, dolmens, cairns, bosquets sacrés et plus tard temples, églises et cathédrales, souvent en des lieux déjà marqués de religiosité. Ces lieux sont réputés sacrés, séparés du tout-venant spatial. Les gaulois nommaient nemetons leurs sanctuaires, parfois en plein air, parfois simples clairières en forêt. Ce peut être aussi des arbres sacrés et votifs comme on peut le voir dans la survivance de pratiques telles que celles des arbres à clous ou à loques du nord de la France. Les minoens avaient leurs sanctuaires perchés sur des sommets en Crète. Dans ces cas, le haut lieu est prosaïquement le plus haut lieu en altitude. Au sommet des collines et montagnes, c'est comme si, en quelque sorte, on s'était approché quelque peu des dieux qui résident dans le ciel.
Ces hauts lieux doivent être, une fois atteints, des lieux de recueillement, de contemplation, d'introspection, de prières et de communion. Tout ceci fut mais n'est plus. Un nouveau type d'homme est apparu : le touriste. Des cars et autres autobus arrivent d'on-ne-sait-où, en trombe, et vomissent telles des bétaillères des troupeaux de touristes bovinisés et affairés, appareil photo en bandoulière, en claquettes-chaussettes et chemise à fleur, chapeaux de paille et lunettes de soleil. Leur visite est minutée. Ils doivent en voir le plus possible dans le maigre temps qui leur est imparti. Tout en eux respirent la vulgarité. Parés de couleurs vives, plus bruyants qu'une meute de chiots, leur état d'esprit est à mille lieux de celui qui est venu humblement à pied. Ils sont comme des nuées de sauterelles s'abattant tel une plaie d'Égypte sur le haut lieu, lui pompant toute son énergie, le désacralisant et le profanant. La médiocre tiédeur du troupeau ne peut coexister avec le recueillement qu'inspire le haut lieu. Il en va ici comme pour partout ailleurs : la démocratisation tire immanquablement vers le bas et salit tout. Mais ce n'est encore qu'un début ; le haut lieu se marchandise : bars, restaurants pratiquant des prix exorbitants pour des plats réchauffés au micro-onde, boutiques de souvenirs en tous genres vendant cartes postales, boules à neige, porte-clefs et autres babioles fabriquées par des enfants esclaves à l'autre bout du monde. Le souvenir ne peut être que matériel et tenir dans la main. Surtout il est monnayable contrairement au souvenir qui vient se loger dans la tête et s'y graver à jamais. Le haut lieu est parasité comme un chien de puces qui lui sucent le sang jusqu'à la moelle. Le Mont-Saint-Michel est devenu Disneyland, un parc d'attraction, un lieu qui attire le péquin moyen. L'objectif est de lui soutirer le maximum d'argent en un minimum de temps. Qui chassera les marchands du temple ? Que reste-t-il du haut lieu ? Plus grand-chose. Même la morte saison est morte. Ce qui devait constituer l'apothéose d'un éprouvant pèlerinage se délite dans une farce consumériste, dans une parade molle et caricaturale. On a volé le haut lieu au pèlerin.
Mais si les hauts lieux sont aujourd'hui dûment listés, inventoriés et cartographiés, il nous semble qu'il reste néanmoins une alternative pour celui qui cherche un peu de transcendance en ce bas monde malgré toutes les contingences matérielles que la vie quotidienne lui impose. Nous voulons parler ici de ce que nous nommons les « petits » hauts lieux. Nous conceptualisons ainsi des hauts lieux personnels, c'est-à-dire que ces lieux ne sont tenus pour hauts que pour nous seuls. Ils ne sont guère éloigner de nos lieux de résidence aussi pouvons nous les visiter périodiquement. Ils ne sont bien sûr qu'un pis-aller, un minuscule échappatoire mais ils ont le mérite d'exister. Nous vivons dans une époque et un monde d'où il est bien difficile de s'extraire et où il faut bien mettre du pain sur la table. Cette notion de petit haut lieu est à mettre en relation avec celle du « trou de panique » évoqué par l'écrivain américain Jim Harrison (1937-2016) qui la reprend lui-même de Gerald Vizenor :
« Un trou de panique, c'est un endroit où l'on se réfugie physiquement et mentalement, voire les deux à la fois, quand votre vie est menacée ou quand vous croyez qu'elle l'est, ce qui revient au même. Un trou de panique, c'est un endroit où vous fuyez pour récupérer le présent en tant que saison sauvage et non comme ruse. » [1]
Ainsi, nous concevons le trou de panique, le petit haut lieu, comme un refuge, un endroit où se déconnecter, dans tous les sens du termes, de la modernité, pour cesser d'avoir la tête dans le guidon et le nez sur l'écran, pour pouvoir lever un peu cette tête, bayer aux corneilles, le nez au vent, se purger ainsi des miasmes du cloaque sociétal et s'emplir d'un peu de transcendance. Le trou de panique est un lieu où l'on oublie la médiocrité de ce bas monde et où l'on s'unit humblement au principe. Nous subissons quotidiennement des attaques psychologiques. Tout est fait contre la vie intérieure, tout concoure à nous faire perdre de vue le principal, le principe, tout n'est plus qu'un succédané de succédané, un ersatz d'ersatz, une photocopie de photocopie dont la qualité n'en finit plus de se dégrader. Il nous faut protéger ardemment la petit flamme qui brûle encore en nous, la petite musique sur laquelle dansent les fées. C'est un combat de tous les jours et le petit haut lieu fait partie de notre arsenal d'hygiène mentale et de sauvegarde spirituelle.
On peut noter au passage que le mot « panique » n'est pas si anodin qu'il pourrait sembler l'être de prime abord. Il fait référence au dieu grec Pan qui pouvait, selon les anciens, faire perdre la tête à quiconque le voyait. Enfin, Pan peut être étymologiquement « le tout », le dieu du tout comme dans le mot « panacée », remède universel. Ainsi, le trou de panique est ce petit haut lieu où réside le tout, l'unité, le principe et qui effraie le vulgus pecum, terrorisé qu'il est d'être mis à l'écart du troupeau et de se retrouver seul face à lui-même dans un vertige ontologique qu'il ne peut appréhender, comme pris de vertige devant l'abîme de sa vacuité.
II. Loin du commerce des hommes
On lit dans le Misanthrope de Molière :
« Et parfois, il me prend des mouvements soudains de fuir dans un désert l'approche des humains. » [2]
« Trop de perversité règne au siècle où nous sommes, et je veux me tenir loin du commerce des hommes. » [3]
Enfin, citons maintenant François de La Mothe Le Vayer (1588-1672) :
« Sachez, que le désert où l'aigle se plaît, ne témoigne pas moins de l'excellence de sa nature, que la compagnie dont les étourneaux ne se peuvent passer est une marque de leur faiblesse. »4
Ainsi, il ne faut pas voir dans le mot « commerce » le sens usuel mais plutôt figuré qui est celui de liaisons, rapports et communications avec nos congénères. Ceci étant précisé, il nous semble allant de soi que pour trouver ces petits hauts lieux personnels, il nous faut nous éloigner autant que faire se peut de l'engeance qui ne partage pas nos aspirations.
Pour cela, nous utiliserons en première approche et très prosaïquement une carte. Celle-ci est la représentation à l'échelle du monde ou d'un territoire, une encapsulation, un microcosme à l'image du macrocosme. Sur les cartes, et nous pensons ici en particulier aux cartes topographiques de randonnée (série bleue de l'IGN au 1:25000), on trouve pléthore d'informations qui peuvent s'avérer utiles à notre quête : voies, agglomérations, courbes de niveau (altitude), églises, châteaux, ponts, cours d'eau, étangs et lacs, forêts de résineux ou feuillus, toponymes. Bien connaître son territoire et bien connaître sa carte sont indissociables. Il faut savoir passer de l'un à l'autre, visualisant sur les cartes les lieux qu'on connaît physiquement et, réciproquement, avoir sur place une idée de sa correspondance cartographique.
Ainsi, prenons une carte du territoire qui est le notre. Traçons-y autoroutes, nationales et chemins de fer. Reportons-y villes et agglomérations. Voilà notre carte déjà bien zébrée de lignes et piquée de points. Les petits hauts lieux que nous recherchons se situent dans les zones blanches de la carte, les zones vides, loin du commerce des hommes. Notre pays connaît depuis longtemps une anthropisation terminale. Nul lieu en France n'est exempté de présence humaine. Il n'en reste pas moins que cette anthropisation, cette domestication, n'est pas uniforme. On peut encore trouver des lieux relativement épargnés ou même des lieux que l'empreinte de l'homme n'a pas irrémédiablement enlaidis. Ce sont souvent des bois ou forêts.
III. Le recours aux forêts
S'il est bien un poncif qui a été galvaudé jusqu'à la lie, c'est bien la notion de « recours au forêts ». Il n'en reste pas moins, à notre humble avis, toujours pertinent à notre époque.
Il faut d'abord écarter d'un revers de la main tout romantisme attaché à la notion de forêt. En France, toutes les forêts sont « gérées » et souvent même nullement naturelles et plantées de la main de l'homme. Un homme en forêt est comme une fourmi dans un champ de blés. Devant lui s'élève des fûts lui paraissant immenses. Une fois atteint leur maturité, les bûcherons viendront faire coupe claire ou sombre. La forêt est un champ de blé qu'on moissonne sélectivement selon les besoins, l'offre et la demande. Il n'y a plus en France, et ce depuis fort longtemps, de forêt dite primaire, c'est-à-dire vierge. Il faut mille ans pour faire une forêt primaire. On en trouve encore, paraît-il des vestiges loin en Europe de l'Est. Ceci étant dit, il n'en reste pas moins que la forêt reste un espace, un lieu où ce que l'on nomme nature, la faune et la flore sauvage sont relativement laissées tranquilles. Tout cela croît et pousse selon des lois non écrites en un chaos harmonieux, dans une harmonie luxuriante et chaotique, avec une vigueur dont seule la nature est capable.
Assez récemment, on a vu apparaître des termes comme « thérapie par la nature » ou « sylvothérapie ». Ironiquement, la science et le pseudo-ésotérisme nouvel âgeux en viennent à s'intéresser à des pratiques multimillénaires dont les bienfaits ne sauraient avoir besoin de preuves scientifiques. Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre qu'un séjour en forêt ne peut qu'être bénéfique pour l'esprit, l'âme et le corps. Les bains de forêts, tous sens aux aguets, narines au vent : tout cela est bel et bien bon. Ainsi nous n'épiloguerons pas sur les bienfaits sylvestres.
Depuis des siècles, voire des millénaires, la forêt a toujours représenté pour l'homme un espace particulier, une marge. Ce n'est d'abord pour lui pas un lieu où il puisse normalement vivre à demeure. Il lui faut des horizons ouverts, champs et pâtures où il peut laisser vaquer son troupeau. La forêt est le lieu à côté de l'humanité et de son espace anthropique. En plaine, la forêt est à l'homme ce que le désert est au sémite, la mer au marin, les cimes au montagnard, c'est-à-dire un espace où l'homme ne peut qu'être invité temporaire, un étranger et un hôte. La forêt est dans l'imaginaire commun le lieu des proscrits, bannis et hors-la-loi, le repaire des bandits qui se soustraient aux autorités. Les charbonniers et autres professions forestières ont toujours été regardé d'un œil suspicieux par le commun des mortels. Ils sont hors de la cité, hors de la communauté villageoise et du tout-venant. La forêt est un autre monde, à portée de pas pour peu qu'on veuille bien en faire l'effort. C'est le lieu des champignons et de la chasse, derniers vestiges d'un époque où, nous dit-on, l'homme était chasseur-cueilleur et où la forêt subvenait à ses besoins. C'est le lieu des contes et légendes de la forêt ténébreuse où l'on va perdre les petits enfants, où la sorcière à sa maison et le loup sa tanière, où l'ermite s'établit loin du commerce des hommes. Il nous semble évident qu'à l'époque actuelle, pour qui vit en plaine, seule la forêt peut offrir ces petits hauts lieux que nous recherchons. Nous retrouvons là le chemin des celtes. Cela peut-être une clairière ou un arbre remarquable. Cela peut être n'importe où du moment qu'on y trouve son compte, qu'on s'y sente bien, qu'on sent qu'il y a là, en ce lieu, ce je-ne-sais-quoi d'indéfinissable et d'indicible sentiment de paix intérieure. En ce lieu, nous redevenons pour un temps homme du pléistocène, chasseur-cueilleur aux aguets dans ce qui fut historiquement la première technique de méditation.
Le thème du recours aux forêts, d'une fuite de la civilisation, même temporaire, irrigue depuis plusieurs siècles les œuvres d'une certaine frange de l'humanité. On citera sans surprise Henry David Thoreau (1817-1862) et Walden ou la Vie dans les bois (1854) dont la lecture est indispensable.
Nous ne pouvons encore nous passer d'évoquer longuement Ernst Jünger (1895-1998) et son Traité du rebelle ou Le recours aux forêts (1951), au titre malheureusement si mal traduit à notre avis. En allemand, ce livre est titré « Der Waldgang » qu'on pourrait traduire littéralement par « La promenade en forêt » mais ce titre n'a pas eu l'heur de plaire aux éditeurs français. Il n'est pas question de rébellion dans le Traité du Rebelle mais d'un retrait d'un jeu où nous ne pouvons que perdre. Dans son œuvre, Jünger esquisse un certain nombre de prototypes, d'archétypes, postures et de figures comme il les nomme lui-même. Il y a chronologiquement le soldat, le travailleur, le promeneur en forêt pour finir avec l'anarque qui est à l'anarchie ce que le monarque est à la monarchie. Dans l'ouvrage de Jünger, le recours aux forêts est à la fois à prendre au pied de la lettre et une métaphore plus subtile de la façon dont un homme peut être au monde à notre époque. Ainsi, nous pouvons lire :
« Toujours et en tous lieux, chacun sait désormais que des centres de forces originelles sont contenus dans le paysage changeant, sous l'apparence passagère des sources de richesse, des pouvoirs cosmiques. » [5]
S'il use de mots différents des nôtres, l'idée est bien ici la même : force originelle et pouvoirs cosmiques. On a donc ici la notion d'un lieu singulier et qui échappe à la banalité du quotidien.
Plus loin :
« Ce n'est sans doute nullement par hasard que tout ce qui nous enchaîne au souci temporel se détache de nous avec tant de force, dès que le regard se tourne vers les fleurs, les arbres, et se laisse captiver par leur magie. » [6]
Ernst Jünger était lui-même botaniste et entomologiste amateur, traquant les cicindèles dans ce qu'il nommait les chasses subtiles. Il invoque ici la magie du vivant végétale qui se déroule dans un temps qui n'est pas le nôtre, englué que nous sommes dans l'immédiateté des contingences de nos existences.
« Sous cette lumière, la forêt est la grande demeure de la mort, le siège d'un danger d'anéantissement. » [7]
« Aussi le recours aux forêts est-il, avant tout, marche vers la mort. Elle mène tout près d'elle et, s'il le faut, à travers elle. La forêt, asile de vie, dévoile ses richesses surréelles quand l'homme a réussi à passer la ligne. Elle tient en elle tout le surcroît du monde. » [8]
Ici, le recours aux forêts apparaît, sous les mots de Jünger, comme un rite de passage initiatique. En pénétrant dans les bois, l'homme laisse derrière lui son ancien moi et dans cet autre monde, où on ne peut démêler ce qui est vivant de ce qui est mort, descend symboliquement aux enfers, y subit une mort initiatique puis une régénérescence de son âme salie par la modernité pour en ressortir purifiée, comme un nouvel homme apte à faire semblant pour encore un temps avant qu'il n'ait à nouveau besoin d'avoir recours aux forêts.
« Nous avons vu que la grande surprise des forêts est la rencontre avec soi-même, le noyau inaltérable du moi, l'essence dont se nourrit le phénomène temporel et individuel. » [9]
Ainsi, le recours aux forêts agit sur l'homme vivant à son corps défendant dans le monde moderne comme un bain de jouvence mental périodique et nécessaire à son équilibre psychique. Son véritable moi, enseveli sous les oripeaux du faux semblant de la sociabilité et de la médiocrité de la vie quotidienne peut s'y mettre à nue. Tel un serpent, il y fait sa mue. Il laisse derrière lui sa vieille peau, usée par le commerce des hommes et trop lourde à porter et sort de la forêt ragaillardi, à nouveau prêt à en découdre avec ses congénères.
IV. L'eau d'ici et de là
Si la forêt est le petit haut lieu par excellence, il peut s'allier, et cela n'en est que mieux, avec l'élément eau. Eaux vives, eaux dormantes ou eaux stagnantes, toutes charrient un imaginaire puissant, une symbolique riche et un attrait irrésistible. Ainsi, lorsqu'on se promène de ci de là, le bruit de l'eau courant attire immanquablement nos pas, comme un aimant. Nous sommes terriens, hommes des plaines et des vallons. Aussi, pour nous, la mer, si peu vue et sentie, si loin de nous, ne peut être le petit haut lieu. Nous n'avons, et c'est déjà bien assez, que rivières, lacs et marais à notre disposition.
Débutons par les eaux vives. Aux grands fleuves, aux rivières, nous préférons ruisseaux et rus, bien moins fréquentés et plus sauvages. Le ruisseau qu'on peut franchir d'un bond ou en quelques gués aura toujours notre préférence. Ruisseau aux eaux claires, au fond sableux, aux herbes aquatiques ondulant mollement dans les remous, aux poissons comme joyaux vivants, tout concoure au recueillement, au silence, à l'arrêt et à la contemplation. Regarder couler un ruisseau vaut tous les anti-dépresseurs. Ce baume visuel est aussi acoustique. En coulant, l'eau chante une mélopée toujours changeante, toujours la même et si douce à nos oreilles. Nous pouvons évoquer l'ouvrage de Gaston Bachelard (1884-1962) L'Eau et les Rêves (1942) :
« Fraîche et claire est aussi la chanson de la rivière. Le bruit des eaux prend en effet tout naturellement les métaphores de la fraîcheur et de la clarté. Les eaux riantes, les ruisseaux ironiques, les cascades à la gaieté bruyante se trouvent dans les paysages littéraires les plus variés. Ces rires, ces gazouillis sont, semble-t-il, le langage puéril de la Nature. Dans le ruisseau parle la Nature enfant. » [10]
Le petit haut lieu est ici plaisir de tous les sens quand on s'unit au monde, à la nature, à son effet curateur sur des âmes modernisées.
« En rêvant près de la rivière, j'ai voué mon imagination à l'eau, à l'eau verte et claire, à l'eau qui verdit les prés. Je ne puis m'asseoir près d'un ruisseau sans tomber dans une rêverie profonde, sans revoir mon bonheur. » [11]
L'eau est un puissant calmant. On succombe facilement à ses charmes, on s'hypnotise avec délice. On se vide, on se nettoie. L'eau vive toujours est l'image symbolique de la purification. Elle nous lave et le corps et l'âme et l'esprit. Elle régénère et rajeunit comme une fontaine de jouvence. L'eau, c'est la vie.
« Le ruisseau, la rivière, la cascade ont donc un parler que comprennent naturellement les hommes. » [12]
Le ruissellement de l'eau nous parle un langage oublié qui perce toutes les barrières de la civilisation. Elle nous parle au cœur, directement dans une langue que tous les peuples de la terre comprennent. La langue de l'eau est universelle et aussi vieille que le monde. C'est une langue bien vivante à la compréhension innée.
Les cartes que nous avons déjà évoquées peuvent nous permettre d'identifier rus et ruisseaux. On peut alors, et on doit, pèleriner par exemple d'aval en amont, remonter le courant, toujours plus petit, toujours plus faible comme on remonte le temps jusqu'au principe. Si le fleuve meurt à l'océan, il naît à la source. On s'émerveillera dans un sentiment bien pure et enfantin de ce retour aux sources, à la grande naissance, de ce petit haut lieu où de la terre sourd l'eau fraîche et pure. Mère nature, la primordiale et vieille déesse de la terre, enfante les eaux et c'est là un miracle prosaïque et universel. C'est aussi comme le lait de la terre féconde qui jaillit de son sein, s'épanche, s'écoule et abreuve ses abords et enfants. Toute source est un petit haut lieu.
Ainsi sont les eux vives et courantes. Il en est aussi qui dorment. Lacs, étangs et mares attendent elles aussi le petit pèlerin. Trouvons en un. Asseyons nous à son bord. Il ne faut surtout rien faire, rien faire d'autre qu'ouvrir grands ses yeux, ses oreilles, ses narines et son esprit. Les eaux dormantes sont oasis en désert et sont aussi désert. Ils sont yeux de la terre qui mirent le ciel éternel. Ils sont refuge pour hommes, dieux et bêtes. Sur la rive, notre esprit contemple et s'égare. Ici, l'eau s'est tue. Après le bavardage du ruisseau, l'eau semble avoir ici épuiser toute possibilité de discours. Nous mirons l'eau en silence et l'eau nous mire. L'eau dormante est aussi miroir. Qu'un souffle d'Éole survienne et le miroir se trouble. Quelques perturbations en sa surface se propagera en vagues concentriques. Ce lieu est un centre. Ce lieu est une porte. La surface de l'eau est le seuil. Les eaux dormantes sont souvent troubles, opaques. Sous la surface, c'est un autre monde qui nous est interdit. Nous nous tenons sur le seuil sans jamais le franchir.
« Le lac aux eaux dormantes est le symbole de ce sentiment total, de ce sommeil dont on ne veut pas se réveiller, de ce sommeil gardé par l'amour des vivants, bercé par la librairie des souvenirs. » [13]
Ce sommeil, c'est le soleil maternel qui réchauffe la terre, l'eau, l'air et nous avec. Tiède torpeur de l'esprit clair et divagant de la pensée qui s'oublie elle-même et se laisse aller à des rêveries incomprises.
C'est un lac, c'est un étang. Ce peut même être une simple mare temporaire, grouillante de vie, soupe primitive dont on nous dit que tout en est sortie. Joncs, grenouilles dont seuls les yeux émergent de la surface, libellules patrouillant sans relâche en un gracieux ballet aérien, gerris, araignée d'eau et punaises de Jésus marchant sur l'eau en équilibre entre deux mondes ; voilà notre petit haut lieu.
L'eau peut être enfin stagnante. Nous sommes ici en terrain mouvant : marais, marécages, zones humides, mélange indécis d'eau et de terre sans que l'une prenne le pas sur l'autre, lieux souvent mal vus ou vus comme sinistres et malsains. Ils sont mal vus. Les mots ont un sens. S'ils sont mal vus, c'est qu'on les voit mal, qu'on ne sait plus les voir avec l'œil de l'esprit. Nous y voyons le creuset de la vie, le lieu alchimique où s'accomplit le grand œuvre, où d'une terre gorgée d'eau naît une beauté exubérante et naturelle. Il est des bains de boues dont on ressort comme lavé de la modernité aseptique et stérile. Les pieds dans la boue et le nez en l'air à bayer aux corneilles : voilà le destin de l'homme, verticalité dans un monde horizontal. Connaître tout ce qui nous rattache à la terre, fait de nous des terriens enracinés. En même temps et dans un même élan, lever les yeux vers le ciel et l'infini du dessus de nos têtes où l'astre solaire dispense son énergie vivante. L'homme est un animal vertical avec ce je-ne-sais-quoi en plus, ce besoin de s'interroger, de comprendre et de se transcender.
V. Imaginaire
« Voici le bois des contes avec ses loups mangeurs d'hommes, ses sorcières et ses géants, mais où l'on trouve aussi le bon chasseur, les haies de roses de la Belle aux Bois Dormant, à l'ombre desquelles le temps suspend son vol. » [14]
Si les bois et forêts ont pour nous tant d'importance, c'est aussi en raison de leur fort pouvoir évocateur. Dans l'imaginaire européen, ces derniers lieux un tant soit peu sauvage, ces lieux anti-civilisationnels ont depuis des temps immémoriaux symbolisés tout ce que l'homme a perdu avec le progrès. Ces lieux qui échappent encore un peu au contrôle humain, cette Gaule chevelue de nos ancêtres est aussi un désert exempt des turpitudes turbides de la vie quotidienne. On ne vit pas en forêt. Elle est là si proche et pourtant si mystérieuse. On y passe, on la traverse mais bien souvent, on y est qu'invité temporaire. On en voit l'orée, on voit où elle commence mais non où elle s'arrête. On y entre comme en cathédrale végétale verticale avec ces fûts séculaires comme piliers lignés, cette frondaison comme voûte et les rayons du soleil au travers des feuilles comme au travers de vitraux multicolores. Elle n'est pas lieu de vie humaine sauf pour quelques hommes des bois mythiques, hommes sauvages, ermites ou saints commandant aux animaux.
La forêt en France représente encore un tiers de sa superficie. C'est la forêt artificielle des Landes, ce sont les forêts de zone rouge, ces zones de guerre balafrant le nord-est du territoire, zones polluées de munitions, incultivables, immenses et invisibles cimetières de plusieurs centaines de milliers de soldats inconnus et disparus pendant la première guerre mondiale. Comme un symbole vivant, ces forêts, pour des raisons d'inrentabilité économique, ont été rendus à la nature après que les hommes s'y soient joyeusement massacrés.
Ces forêts sont les lieux des contes de Perrault et des frères Grimm, là où les chevaliers de la table ronde vont chercher aventures. Les forêts sont aussi le refuge des proscrits, hors-la-loi qui y côtoient ours et loups. La forêt est le lieu où la loi des villes n'a plus cours. Ici, les immuables lois de la nature règnent encore. La forêt est cet ailleurs meilleur à portée de pas, hors des lieux arpentés, défrichés et bâtis. C'est la marge, lieu d'épreuves et de rites ancestraux. On y erre sans guère s'y perdre car il faudrait, pour cela, s'être trouvé.
« La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers. » [15]
La forêt est aussi cet espace de tension entre le réel et l'imaginaire. Comme le corps y erre, l'âme rêveuse vagabonde et se perd. L'arbre, ce sylvestre salvateur, tout érigé qu'il est, incline à l'introspection et à la poésie. La forêt est cet espace mystique, fantastique et merveilleux, espace du sacré et du mythe, symbole, marge géographique et intime, expérience de tous les sens : odeurs, bruits, lumière, texture d'une écorce, moelleux d'une mousse : tout pousse au charnel.
Ainsi et pour n'évoquer que la tradition mythologie gréco-romaine, nous pourrions gloser longtemps sur ce thème. Fées, nymphes, ondines, nixes, dryades, naïades, faunes, satyres et elfes, il existe tout un peuple mythique des forêts que préside Sylvanus, Faunus et Pan. À cet imaginaire, si riche et si ancien, nous pouvons ajouter faune et flore : arbre remarquable, mousses, lichens, champignons, pic-vert, sittelle torchepot, chevreuil, cerf, sanglier, renard, écureuil, etc. La liste est proprement infinie. Ils sont comme des esprits ayant pris forme animal ou végétal pour notre plus grand plaisir, plaisir fugace de croiser la route de ce qui échappe encore un peu à l'homme, ce grand domesticateur devant l'éternel, et d'abord de lui-même.
Les raconteurs d'histoire et les conteurs ne s'y sont pas trompés. Les bois sont tour à tour maudits, l'antre de quelque sorcière, ou enchantés, pleins d'ombres et de brumes, hantés de fantômes. On peut y croiser au détour d'une clairière licorne immaculée ou arbre pilier du monde. La forêt est aussi ce labyrinthe végétal où l'on se perd à la tombée de la nuit, où les bruits sont comme amplifiés et donnent la chair de poule. La forêt n'est ni bon ni mauvaise et hors de toute dualité. Elle est par delà le bien et le mal, notions anthropiques par essence. Il y a les proies, les prédateurs, la loi de la jungle, le struggle for life. Les arbres sont en constantes compétitions ; c'est à celui qui montera le plus haut pour capter le plus de lumière.
VI. État d'esprit
En pratique, le petit haut lieu doit se mériter. Cela doit être aussi un petit pèlerinage. On y vient à pied et il faut parfois marcher plusieurs heures pour y accéder. On y va aussi seul, seul avec soi-même et ses pensées, seul dans l'étourdissant silence du chant des oiseaux et de la musique du vent dans les branches, exempté pour une fois du bavardage insipide de ses congénères. La marche est une méditation active et animale, tous sens aux aguets. Le rythme de la marche se calque sur celui du cœur. Il ne faut surtout pas penser ou intellectualiser la chose. On se laisse aller, on s'oublie et on oublie sa petite personne autocentrée.
« C'est l'endroit où je nais à moi-même. C'est très dur mais je le fais. Sous ce rocher, j'ai enterré ma personnalité et je l'ai laissé là il y a cinq ans. C'est un lieu important pour moi. La personnalité, c'est une construction quotidienne. » [16]
Voilà dit en peu de mots l'essentiel. La personnalité est une construction sociale, le masque que l'on porte devant l'autre dans un rapport qui est, essentiellement, toujours prostitutionnel. Que cela soit en famille, au travail, au supermarché, dans la rue ou entre amis, on joue toujours un rôle, on endosse toujours une cotte mal taillée qui nous va plus ou moins bien, un compromis entre notre moi le plus profond et l'image que l'on attend de nous : fils, amant, père, employé, employeur, ami. En latin, personna est le masque de théâtre et par extension le rôle de l'acteur de la pièce antique. Si l'homme est un animal grégaire, social, ce mode de vie, cet atavisme n'en est pas moins une sorte d'autodomestication, un jeu où ce qu'on gagne d'un côté, on le perd de l'autre. Chaque montagne a deux versants. Au petit haut lieu, on se présente seul et nu en son âme. On a, en chemin, déchargé nos épaules du lourd sac de notre personnalité. Dans cet approche pédestre, humble, on retrouve instinctivement ce qui a fait l'homme depuis des millénaires, depuis le chasseur-cueilleur du pléistocène qui, dans sa quête quotidienne pour trouver sa subsistance, adopte une manière d'être d'ouverture totale à son environnement. La première méditation primitive qui soit, quand pendant des heures il attend posté la proie qui apaisera sa faim. L'esprit se vide, devient plus léger et s'envole vers les cieux. Pour chasser et cueillir, il faut être nu, se noyer dans le cosmos, s'oublier et ne faire qu'un avec lui, rétablir pour un temps un semblant d'harmonie et d'équilibre. On oublie le temps qui passe. Le mouvement de la trotteuse n'a plus de sens, elle pourrait tout aussi bien s'arrêter net. Au retour, on se réveille étonné de l'heure qu'il est. Ce temps a échappé à l'ivresse de vitesse moderne. Ces heures, ce temps perdu est gagné, c'est une victoire sur le cours d'un temps sur lequel rien n'a de prise. Au petit haut lieu, il faut s'avoir s'arrêter, se poser et ne rien en attendre. Écouter les sons de la forêt, humer les effluves de sous-bois, voir et s'ouvrir. Il ne faut s'attendre à rien et alors la rencontre fortuite, l'observation fugace sont autant de petits miracles et de cadeaux de la nature. Ainsi, un jour, un geai des chênes et l'auteur se sont surpris l'un l'autre et sont rester quelques longues secondes dans un temps infini compressé à se regarder mutuellement. Une autre fois, c'est un lapin qui vint presque à nos pieds ou encore un chevreuil qui fait mine de ne pas nous voir, cet écureuil qui joue à cache-cache, ce blaireau qui va son chemin indifférent. Cette faune a compris que nous ne constituions alors pas une menace pour eux. Il faut chérir ses maigres instants qui passent comme un coup de vent, ces quelques secondes d'harmonie totale. On retrouve l'enfant en soi qui courrait les bois, y construisait des cabanes, cet enfance émerveillée dont nul ne guérit jamais. Dans le grand livre de la Nature, le petit haut lieu est cet apophtegme qui fait mouche, vous touche au cœur et vous marque d'une façon indélébile sans que vous ne sachiez vraiment pourquoi et vous n'êtes plus jamais tout à fait le même.
VII. Le petit haut lieu intérieure
Si nous avons jusque alors limité notre propos à la notion de petit haut lieu vu uniquement sous le prisme géographique et pour ainsi dire physique et matériel, nous ne pouvons terminer sans tenter d'élargir notre idée à celle que l'on peut appeler le petit haut lieu intérieur. Cette idée n'est pas neuve mais il nous semble que l'on peut l'intégrer à notre réflexion.
« Le recours aux forêts demeure possible, lors même que toutes les forêts ont disparu pour ceux là qui cachent en eux des forêts. »[17]
Ernst Jünger évoque ici ce qui a pu être appelé l'émigration intérieure dans l'Allemagne nazie, un état d'acceptation consciente et délibérée de sa propre impuissance à régler les problèmes de société. On peut voir là l'idée grossièrement résumée de la liberté de pensée mais cela doit aller plus loin. Le spectacle moderne doit nous glisser dessus comme de l'eau sur le dos d'un canard. Nous ne sommes dupes de rien et nous ne croyons plus grand-chose de ce qu'on nous dit. Nous vivons comme figurant dans le grand spectacle mondiale et attendant la pause méridienne pour aller au buffet. Nous acceptons avec humilité notre impuissance sauf celle à nous réformer nous-même. Nous devons vivre et jouer le jeu sans qu'aucun sentiment ne nous traverse. À ce stade, nous ne pouvons pas ne pas citer l'ouvrage de Marie-Madeleine Davy Le Désert Intérieur. S'appuyant sur les pères du désert l'auteur y développe une réflexion sur une possible actualisation de l'érémitisme. C'est bien sûr encore une fois un pis-aller mais, en l'état actuel du monde, il ne faut pas faire la fine bouche. L'ouvrage s'ouvre ainsi :
« La vocation des hommes nouveaux – dont l'ère s'amorce et a déjà commencé – sera d'être voués au « sanctuaire de l'homme intérieur ». Ces derniers mots appartiennent aux pères du désert de Gaza. » [18]
Remarquons en passant que le délabrement actuel de notre société qui certains pourraient croire assez récent est à l'œuvre depuis plusieurs millénaires au bas mot. Pour revenir à notre sujet, le petit haut lieu est bien ce sanctuaire mental, ce for(t) intérieur impénétrable à toutes poliorcétiques. Citons encore quelques épigrammes de l'ouvrage de Davy :
« O homme, regarde-toi, tu as en toi le Ciel et la Terre. » Hildegarde de Bingen [19]
« Si tu veux vraiment être ermite, va dans le désert intérieur. » Athanase, Vie et conduite de notre père Saint Antoine. [20]
Nous avons ainsi montré combien la lecture de cet ouvrage peut être utile et pertinente pour qui veut explorer l'idée du haut lieu intérieur, quelque soit sa foi et ses croyances. C'est aussi en partie la notion d'homme différencié exploré par Julius Evola dans Chevaucher le tigre (1961) :
« L'« apoliteia », c'est l'irrévocable distance intérieure à l'égard de la société moderne et de ses valeurs ; c'est le refus de s'unir à celle-ci par le moindre lien spirituel et moral. » [21]
Si la politique est relative à la vie de la cité, l'apoliteia en est l'antithèse, le rejet en bloc et total de tout ce qui peut nous rattacher à elle. L'homme différencié, comme l'anarque de Jünger, est cet homme qui, à première vue, n'est qu'un quidam comme un autre. Mais il est différencié, son dedans est contre tout ce qui fait l'époque même s'il n'en laisse rien paraître. Son dedans est ce haut lieu intérieur, ce sanctuaire où rien ni personne ne peut l'atteindre.
« L'homme différencié dont nous nous occupons se sent totalement hors de la société, conteste toute justification morale à la prétention de l'inclure dans un système absurde […]. » [22]
On pourra répondre avec raison que ce type de positionnement et d'état d'esprit ne peut qu'induire une extrême solitude. Cela n'est pas faux. Néanmoins, il nous semble que l'adhésion intime à notre époque ne peut être un remède à cette solitude que l'on pourrait qualifier d'ontologique. Notre société ne propose que des relations superficielles et sans profondeur aucune. Rare sont les personnes avec lesquelles nous avons suffisamment d'affinités pour leur ouvrir les portes de notre royaume intérieur. Nous nous adressons à une toute petite frange de la population, ceux dont les yeux se sont décillés et ne peuvent plus ne pas voir les grossières coutures de la trame du spectacle actuel. Il nous semble que la solitude est une des composantes irréductibles de l'époque, qu'on y adhère ou pas. Tout est d'ailleurs fait, semble-t-il, pour isoler et atomiser les individus. Mais fermons là cette parenthèse qui nous mènerait trop loin et hors du modeste propos de cette étude.
Nul homme n'est une île, paraît-il. Il nous reste la notion de presqu'île. Nous pouvons encore, et rien ni personne ne nous l'empêchera, saillir un peu de la côte, seulement relié à elle par un étroit cordon, un isthme que les grandes marées à venir pourront peut-être définitivement effacer et de la carte et du territoire. L'homme différencié, l'anarque, l'homme du sanctuaire intérieur porte en lui un Mont-Saint-Michel que nul marchand du temple de souillera jamais.
1 Jim Harrison, Entre chien et loup, Éditions 10/18, Paris, 1994, page 58.
2 Acte I, Scène I, v. 143,144.
3 Acte V, Scène I, v. 1485, 1486.
4 François de La Mothe Le Vayer, De la vie solitaire, Œuvres, Tome VII, Partie I, M. Groell, Dresde, 1756, page 104.
5 Ernst Jünger, Traité du rebelle, trad. Henri Plard, Editions Christian Bourgois, Paris, 1981, page 75.
6 Ibid.
7 Ibid, page 78.
8 Ibid, page 82.
9 Ibid, page 125.
10 Gaston Bachelard, L'eau et les rêves, Librairie José Corti, Paris, 1942, page 43.
11 Ibid, page 15.
12 Ibid, page 217.
13 Ibid, page 79.
14 Ernst Jünger, Ibid, page 75.
15 Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Correspondances.
16 Jim Harrison, Entre chien et loup, documentaire, Georges Luneau, Brice Matthieussent, 52 min. 1993.
17 Enst Jünger, Graffiti/Frontalières, trad ; Henri Plard, éditions Christian Bourgois, collection 10/18, Paris, 1977, page 179.
18 Marie-Madeleine Davy, Le désert intérieur, Albin Michel, Paris, 1985, page 11.
19 Ibid, page 27.
20 Ibid, page 129.
21 Julius Evola, Chevaucher le tigre, trad. I. Robinet, Guy Trédaniel, Paris, 2024, page 217.
22 Ibid, page 222.