Mutilation qualifiante : du mythe au transhumanisme
I. Odin
Dans l'Edda de Snorri, on peut lire ceci au quinzième chapitre de la Gylfaginning à propos du frêne Yggdrasil :
« Sous la racine dirigée vers les géants du givre se trouve Mimisbrunn (la "source de Mimir"), qui recèle la sagesse et l'intelligence. Celui qui possède cette source s'appelle Mimir : il est très savant, car il y boit à l'aide de la corne appelée Giallarhorn. [Il se fit une fois qu'] Alfadr [1] vint à la source et demanda à en boire une gorgée, mais il ne l'obtint pas avant d'avoir mis en gage l'un de ses yeux. Voici ce qui est dit dans la Voluspa:
Je sais exactement, Odin,
Où tu cachas ton œil :
Dans la source de Mimir,
Très célèbre entre toutes.
Mimir, chaque matin,
Boit l'hydromel
Du gage de Valfadr.
En savez-vous davantage, vraiment ? » [2]
Nous voyons ainsi qu'Odin, un des principaux dieux du panthéon nordique, acquiert sagesse, intelligence et magie après avoir laissé un de ses yeux en gage. C'est Georges Dumézil qui a forgé le concept de « mutilation qualifiante » [3] qui va nous intéresser dans cette modeste étude. Le symbole de la mutilation, à l'instar de tous les symboles, est ambivalent et discriminant. Un homme mutilé n'est plus complet et souvent peu apte à remplir le rôle qui lui échoit dans une société traditionnelle. Il peut même y devenir une charge pour le groupe. En revanche, pour le héros ou le dieu, la mutilation peut être la marque d'une élection ou un symbole d'initiation. Les rites de passage typiques comportent les étapes canoniques suivantes : descente aux enfers, mort symbolique et renaissance de l'initié. Symboliquement, la mutilation peut être vue comme un rite d'initiation, le novice sacrifiant en quelque sorte un membre ou un organe afin d'acquérir par compensation un nouveau statut plus élevé. Cette mutilation est comme la contrepartie d'un pouvoir, d'un accès à une nouvelle connaissance ou tout autre attribut extraordinaire d'un dieu ou d'un héros. Ainsi, Odin sacrifie un œil, c'est-à-dire la vision matérielle, pour obtenir une vision intérieure : savoir, sagesse et magie. De plus, la notion de mutilation peut être à notre humble avis étendue à celle d'infirmité, congénitale par exemple. Nous pensons ici par exemple aux aveugles de naissance qui apparaissent dans bien des mythes et toujours avec une contrepartie comme dans le cas des mutilations qualifiantes.
II. D'autres mythes
Après avoir évoqué Odin, nous ne pouvons pas ne pas mentionner le dieu Tyr, toujours issu de la mythologie scandinave. Principalement dieu du ciel, de la justice et de l'ordre, il est lui aussi un mutilé qualifié.
Le loup Fenrir, rejeton de Loki, capturé alors qu'il était encore louveteau, vivait parmi les dieux. Il avait été prophétisé qu'il causerait la mort d'Odin. Ne cessant de grandir démesurément, il finit par effrayer les dieux qui décidèrent alors de l'entraver. Usant de ruse et misant sur la vanité de Fenrir, ils le mirent au défi d'être capable de briser les liens qu'ils lui proposaient, des chaînes de plus en plus lourdes et solides. À chaque fois, Fenrir parvenait à se libérer, faisant preuve de sa force et se gaussant des vains efforts des dieux. Ceux-ci, en dernier recours, demandèrent alors aux alfes noirs de Svartalfaheimr de fabriquer un lien que Fenrir ne pourrait briser. Il avait l'aspect d'un mince ruban de soie. Aussi, quand les dieux le présentèrent à Fenrir, celui-ci se montra circonspect et devina à l'aspect du lien qu'il n'était pas ordinaire. Mais sa vanité était grande et avec elle la tentation de damer le pion une fois encore aux dieux. Fenrir accepta alors d'être entravé à la condition toutefois qu'en gage de bonne foi un des dieux glisse sa main dans sa gueule. Tyr se porta alors volontaire, sachant pertinemment ce qu'il encourait. Les dieux entravèrent le loup. Il tenta de briser le lien mais échoua, sauf à arracher la main de Tyr. C'est ainsi qu'il devint manchot et que les dieux purent maîtriser Fenrir [4]. Ainsi, on comprend la qualification que cette mutilation confère à Tyr, dieu, entre autres, de la justice, du serment et de l'ordre. On a ainsi ici un dieu du serment qui perd sa main dans un marché de dupe. Tyr accepte son sort et respecte scrupuleusement les termes du contrat passé avec Fenrir même s'il en connaît d'avance les conséquences. Symboliquement, on pourra aussi penser à la main de justice des rois du moyen-âge. Ce sceptre, insigne du pouvoir royal, représente une main, symbole de l'autorité judiciaire. On dit d'ailleurs d'un condamné qu'il est « placé sous main de justice ». On peut aussi penser aux contrats scellés entre hommes de confiance par une franche poignée de main, tout écrit étant alors inutile.
Ainsi, Tyr et Odin forment le couple symbolique du manchot et du borgne. Le manchot représente la justice et le borgne le savoir et la magie. Georges Dumézil a fait le parallèle avec un autre coupe de borgne/manchot, cette fois-ci issu de la tradition romaine des débuts de la république. Nous avons d'une part Horatius Coclès (le cyclope ou le borgne) et d'autre part Caius Mucius Scaevola (le gaucher). Coclès parvint à tenir seul tête aux ennemis de Rome voulant traverser le Tibre. Symboliquement, c'est par la seule force de son regard, de son œil unique qu'il tient en respect ses adversaires. Scaevola, après une tentative ratée d'assassinat du roi ennemi lui est lui présenté. Il place alors sa main droite dans le feu pour montrer toute sa volonté à tuer le roi, prétendant même (et faussement) que trois cents romains sont prêts à faire de même. Devant la démonstration d'un tel fanatisme, le roi ennemi, convaincu qu'il ne pourra jamais venir à bout de els adversaires, jette l'éponge. Tout comme Tyr, Scaevola perd ainsi l'usage de sa main droite mutilé par le feu dans une démonstration de force et de volonté, accompagné d'un serment fallacieux [5]. La tradition hindou aurait elle aussi son couple de borgne/manchot (Savitr et Pushan) mais nous admettons ici les limites de notre maigre érudition et renvoyons les quelques lecteurs intéressés à de plus amples et profondes recherches car tel n'est pas ici notre propos.
III. Le devin aveugle
S'il est un figure archétypal de la mutilation qualifiante, c'est bien celle du devin ou voyant aveugle. Dans la mythologie grec, Tirésias nous semble l'incarner pleinement. Il existe principalement deux versions expliquant les origines de sa cécité et de son don issues de la Bibliothèque du Pseudo-Apollodore, lui même les tenant de Phérécyde et d'Hésiode.
Selon Phérécyde, Tirésias aurait surpris Athéna au bain. Cette indiscrétion fut punie par la déesse de la perte de la vue. La mère de Tirésias, la nymphe Chariclo, plaida la cause de son fils à la déesse qui pour atténuer son fardeau lui accorda le pouvoir de comprendre la langue des oiseaux, c'est-à-dire celui de divination.
Selon Hésiode, Tirésias troubla l'accouplement de deux serpents et pour cela fut changer en femme. Sept ans plus tard, il revit les mêmes ophidiens et les mêmes causes ayant les mêmes conséquences, il fut changé en homme. Un peu plus tard, Zeus et son épouse Héra se disputaient pour savoir qui de l'homme ou de la femme éprouvait le plus grand plaisir sexuel. Il demandèrent à Tirésias qui donna raison à Zeus. Pour se venger, Héra aveugla Tirésias et pour atténuer sa peine Zeus lui octroya le don de voyance [6].
Quittons maintenant la sphère mythologique pour entrer dans celle historique où la figure du voyant aveugle se retrouve aussi. Nous ne mentionnerons qu'un exemple parmi d'autres, celui de Baba Vanga. De son vrai nom Vangeliya Pandeva Gushterova (1911-1996), cette voyant aveugle bulgare aura connu un destin singulier. La vie de cette prophétesse dans le monde du matérialisme scientifique a de quoi interroger. Léonid Brejnev lui-même l'aurait consulté. Quoi qu'il en soit, nous avons dans cette personne l'incarnation vivante du stéréotype du voyant aveugle ayant abandonné la vision terrestre pour la vision intérieure et supra-humaine.
Dans le monde de la fiction, nous pouvons aussi évoquer le manga Akira de Katsuhiro Otomo. Dans ce récit, nous avons deux voyants aveugles. Le premier est « l'homme-oiseau ». Perché tel un stylite sur les poutres des bâtiments en ruine, il porte un bandeau sur les yeux et a un œil dessiné sur le front. La symbolique est ici évidente. Il semble tout voir à distance et tout connaître des faits et gestes des protagonistes de l'histoire. L'autre personnage de voyant aveugle est Lady Miyako, prophétesse et fondatrice d'une nouvelle religion. Ici encore ses dons sont payés par la cécité. Ces deux exemples de personnages de fiction nous semblent toutefois présenter des différences fondamentales dans la nature de leur mutilation qualifiante. En effet, et contrairement aux exemples que nous avons cité jusqu'ici, leurs pouvoir et cécité ne sont nullement reliés à un quelconque principe supérieur mais à des interventions purement et bassement humaines. Nous reviendrons et approfondirons cette nuance qui nous semble fondamentale dans la dernière partie de cette humble étude. Quoiqu'il en soit, ces deux exemples nous montrent que jusqu'à nos jours, l'archétype du voyant aveugle occupe toujours un place important dans l'imaginaire des hommes. C'est une figure paradoxale qui semble résonner fortement dans la psyché humaine. Pour en rester au Japon, il y existe une guilde traditionnelle de voyantes aveugles : les Itako. Remontant au moins jusqu'au XVIIIe siècle et peut-être même jusqu'au IXe siècle, cette guilde exclusivement féminine était constituée presque exclusivement d'aveugles qui se transmettaient de génération en génération une pratique et technique appelée Kuchiyose. Ce rituel permettait aux Itako de se faire la voix des âmes des morts et ainsi de conseiller les vivants sur divers sujets. Si cela peut rappeler aux occidentaux le spiritisme, il ne faudrait pas, nous semble-t-il, amalgamer ainsi une pratique pluriséculaire avec une parodie de spiritualité pour femmes oisives et névrosées du XIXe siècle.
De manière plus générale, la divination est une pratique universelle dans les traditions anciennes. Le devin sert d'intermédiaire entre les dieux et les hommes. C'est un médiateur entre l'en-haut et l'ici-bas. Sa fonction et son élection sont hautement sacralisés. Le prophète, étymologiquement, est « celui qui parle à la place de Dieu ». Les devins reçoivent l'inspiration divine. On parle au sens propre d'« enthousiasme », c'est-à-dire du fait d'avoir Dieu en soi. Quelque soient les techniques employées par le voyant, il semble posséder un sens auquel le commun des mortels n'a pas ou plus accès. Que ce sixième sens s'accompagne de la perte d'un autre comme la vue est comme un prix à payer pour un retour à l'équilibre. Tel peut être vu le concept de mutilation qualifiante.
IV. Le poète ou musicien aveugle
Si le devin fait preuve d'enthousiasme et semble inspiré par les dieux, il est une autre figure qui nous semble avoir quelques points communs. Nous voulons maintenant évoquer le poète, le barde ou l'aède. Chez les celtes, le barde appartient à l'ordre sacerdotal au même titre que le druide ou l'ovate. L'aède grec, et son successeur le rhapsode, doit lui proclamer les vérités et immortaliser la gloire des héros, leur donnant ainsi une renommée impérissable, qualifiée de « voie des dieux ». Dans les sociétés traditionnelles de l'oralité, le poète tenait une place importante, véritable mémoire vivante de l'histoire de la communauté. Tout comme le devin, il était inspiré par les Muses. S'il n'a pas de pouvoir de voyance ou de divination, en revanche, il a celui de toucher au cœur son auditoire, de lui faire ressentir toutes sortes d'émotions par procuration en usant des mots qu'il proclame et chante. En ce sens et à nos yeux, la poésie et la musique s'apparentent à un pouvoir quasi-magique, celui de faire vivre des sentiments à nul autre pareil, de faire revivre la gloire des héros passés et, en quelque sorte, de les ressusciter dans la mémoire des auditeurs. Ainsi, à l'instar du voyant aveugle, la figure du poète aveugle est, elle aussi, omniprésente dans l'histoire humaine et ce jusqu'à nos jours même. La cécité était réputée en outre stimuler la mémoire des poètes qui avaient à déclamer de longs poèmes en public en ces temps où l'oralité jouissait encore d'un certain prestige. C'est bien sûr la figure d'Homère qui s'impose. Si l'historicité du personnage est sujette à caution, il n'en reste pas moins qu'on lui doit, ou qu'on lui attribue, les deux premiers monuments indépassables de la littérature occidentale que sont l'Iliade et l'Odyssée. La tradition l'afflige de cécité. Dans l'Odyssée, un aède apparaît au chant VIII. Il a pour nom Démodocos :
« Le héraut reparut, menant le brave aède à qui la Muse aimante avait donné sa part et de biens et de maux, car, privé de la vue, il avait reçu d'elle le chant mélodieux. » [7]
Certains ont vu dans ce personnage un caméo d'Homère lui-même, sorte de clin d'œil à la postérité. L'idée de l'aède aveugle est un lieu commun de la littérature classique grec. On peut citer pour l'exemple Xénocrite de Locres, Archaïos d'Érétrie, Stésichore et bien d'autres encore.
Historiquement, il est évident que la cécité ait pu apparaître comme disqualifiante et a en quelque sorte forcé les aveugles à se tourner vers des activités où leur handicap n'était pas rédhibitoire, notamment vers les arts oratoires et musicaux. Ils trouvaient ainsi leur place parmi les hommes sans être une charge pour eux. Le musicien aveugle, souvent itinérant, est lui aussi un stéréotype très général. Privés de la vue, les aveugles développeraient des aptitudes particulières et compenseraient ce manque par l'ouïe et une dextérité inédite quant à la maîtrise de leur instrument de musique.
Dans la Chine antique, le métier de musicien de cour était traditionnellement exercé par des aveugles. Au Japon, les Biwa hōshi sont des guildes de musiciens itinérants dont la plupart sont aveugles. Elle daterait de l'époque de Kamakura (XIIe-XIVe siècles). La guilde Tōdōza, exclusivement masculine, regroupait des musiciens et masseurs ambulants aveugles. La guilde Goze était, elle, exclusivement réservée aux femmes.
En Ukraine, il existe aussi une longue tradition de ménestrels aveugles appelés Kobzars. Leur histoire reste encore aujourd'hui assez fragmentaire. On ne sait pas vraiment à quand remonte cette tradition si ce n'est qu'elle présente de fortes similarités avec l'image que l'on a des aèdes et rhapsodes grecs, chantant les épopées guerrières et les exploits des héros légendaires. Certains voient en eux des cosaques mutilés de guerre chantant les batailles auxquelles ils avaient pris part. D'autres des anciens musiciens de cour qui avec la décadence des aristocraties locales en seraient venus à adopter un style de vie proche d'une mendicité errante et de chants profanes. Ces deux hypothèses ne sont pas en elles-mêmes contradictoires et excluantes et il est probable que la tradition des Kozbars soit le résultat d'un amalgame entre plusieurs traditions plus anciennes encore. On trouve sous diverses appellations des échos à cette tradition de musiciens itinérants et bien souvent aveugles des Balkans jusqu'à la mer Baltique, dans toute l'aire slavophone. Quoiqu'il en soit, il apparaît que ces guildes étaient le lieu d'une organisation hiérarchiques et initiatique avec différents grades d'apprentis à maîtres en passant par compagnons suivant la maîtrise de l'instrument et du répertoire du musicien. Persécutés par les régimes communistes qui y voyaient un certain archaïsme, une arriération des mœurs et surtout une trop grande liberté, il ne reste aujourd'hui plus grand-chose des Kozbars. Certains sont néanmoins passés à la postérité.
Filip Višnjić (1767-1834) est un poète serbe (ou bosniaque selon certains) surnommé le Homère serbe. Sa vie épique dans ce chaudron qu'a toujours été la péninsule balkanique avec notamment à son époque la lutte des Serbes contre les Ottomans mériterait à elle seul un long développement mais tel n'est pas notre propos ici. Il semble cristallisé et actualisé la figure d'Homère et plus généralement du poète aveugle. Nous pouvons aussi citer pour mémoire quelques Kobzars du XIXe siècle : Ostap Veressaï (1803-1890), Hnat Hontcharenko (1835-1917), Ivan Koutchouhoura-Koutcherenko (1878-1937), Pavlo Hachtchenko ( ?-1933). Tous ces kozbars étaient aveugles.
On retrouve dans l'aire des langues turciques une classe de troubadours rappelant celle des Kobzars et qu'on appelle les Achiks. Âşık Veysel (1984-1973), de son vrai nom Veysel Şatıroğlu en est un représentant éminent, aveugle comme il se doit et au destin non dénué de drames.
Plus proche de nous est l'image d'Épinal de l'accordeur de pianos aveugle que nous mentionnons pour mémoire.
L'époque moderne n'est pas non plus avare de musiciens aveugles. Nous pensons en particulier à nombre de bluesmen, actualisation de la figure du griot déraciné. Citons quelques exemples : Blind Lemon Jefferson (1893-1929), Blind Willie McTell (1898-1959), Blind Willie Johnson (1897-1945), Blind Boy Fuller (1904-1941), Blind Blake (1896-1934), Reverend Gary Davis (1896-1972). La figure du bluesman aveugle résonne fortement dans l'esprit humain. Ainsi, seul un aveugle aurait la puissance d'évocation nécessaire pour chanter le blues, ce cafard existentiel, ce vague à l'âme, cette tristesse et cette nostalgie qui, pour exister dans la musique blues, repose surtout sur un cliché réducteur et éculé. Rarement, une mutilation ou une infirmité n'aura été à ce point qualifiante. Tant et si bien que certains n'ont pas hésité à simuler la cécité pour susciter compassion et succès dans leur carrière tel Bogus (« le faux ») Ben Covington (1890-1935). Plus proche de nous, nous pouvons penser à Ray Charles, Stevie Wonder, Jeff Healey, Doc Watson, Andréa Bocelli ou même à Gilbert Montagné.
Une autre figure emblématique du musicien aveugle, peu connu du grand public, est l'artiste connu sous le nom de Moondog (1916-1999). Sa vie hors norme, sa personnalité plus grande que nature, sa musique à la fois traditionnelle, jazz, minimaliste et classique le rendent inclassable et nous ne pouvons qu'inviter nos quelques lecteurs à chercher à se renseigner à son sujet.
La cécité n'est pas la seule infirmité pouvant toucher les musiciens. On pourra penser à la paradoxale surdité de Bach, à la main droite mutilée du guitariste Djanjo Reinhardt ou même au batteur de hard rock Rick Allen du groupe Def Leppard dont la perte d'un bras dans un accident n'a pas empêché de poursuivre sa carrière. À chaque fois, ces infirmités ont été surmontées avec brio, comme si elles donnaient aux musiciens un surcroît d'énergie et de volonté dans l'exercice de leur fonction.
V. Mythe et rite
Après avoir évoqué un des aspects les plus évocateurs de la mutilation qualifiante dans la psyché humaine, revenons un instant aux mythes et aux rites qu'ils induisent. Depuis la nuit des temps, les mythes et les rites ont toujours entretenus des rapports très étroits. On raconte des histoires édifiantes avec les mythes tandis qu'on les vit, qu'on les joue ou rejoue en quelque sorte, avec les rites. Les musiciens et autres poètes sont partis prenantes dans ces traditions. Les mythes donnent une grille de lecture, une vision du monde tandis que les rites avec tous les symboles qui s'y rattachent permettent de faire société en partageant des expériences culturelles et cultuelles communes. Le mythe est récit sacré tandis que le rite est acte sacré qui actualise le mythe des temps anciens dans le temps présent. Ils sont tous deux expressions de la sacralité qui unit les hommes. Dès lors, comme on peut retrouver le motif de mutilation qualifiante dans divers mythes, nous ne devons pas nous étonner de le retrouver aussi dans différents rites.
Ainsi, la circoncision est pratiquée depuis des temps immémoriaux dans toute l'aire géographique culturelle de l'islam et du judaïsme. Dans cette dernière croyance, elle a lieu huit jours après la naissance et est censée scellée l'alliance entre le dieu des hébreux et le nouveau-né. De même, l'excision est encore beaucoup pratiqué en Afrique subsaharienne et dans certaines régions du Proche-Orient. Cette mutilation qualifie les jeunes filles au rang de femmes nubiles. La castration masculine fut aussi longtemps pratiquée. On songe aux eunuques de l'Empire byzantin. Cette mutilation leur permettait de jouer un rôle politique majeur dans les administrations civile, militaire et religieuse et ce jusqu'à la chute de Constantinople. Ils ont toujours été très nombreux et influents dans l'entourage de l'empereur. De même, en Chine ancienne, seuls les eunuques pouvaient prétendre à certains emplois dans le service impérial. En Europe même, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, les castrats étaient des hommes châtrés chantant avec une voix prépubère et très recherchés pour notamment les chants d'église où il était interdit aux femmes de chanter.
Tous ces exemples de mutilations génitales, tant masculines que féminines nous semblent pouvoir entrer dans le concept de mutilation qualifiante que cela soit pour une alliance avec le divin, pour être reconnu comme une femme nubile pas la communauté ou plus prosaïquement pour pouvoir exercer tel ou tel emploi comme chanteur ou dignitaire d'empire.
Les scarifications et tatouages rituelles nous semblent un autre exemple de mutilation qualifiante. Les scarifications, notamment pratiqués par divers groupes ethniques d'Afrique subsaharienne font souvent partie des rites de passage et d'appartenance. L'homme scarifié a ainsi montré qu'il pouvait résister à la douleur et qu'il était ainsi un « vrai » homme apte à prendre place et assumer son rôle dans la société de ses pairs. Il entre ainsi pleinement dans le monde des adultes et il a voix au chapitre. Quiconque refuse les scarifications devient de facto un exclu et un paria. Toutes ces considérations peuvent aussi s'appliquer à quelques nuances près au sujet des tatouages, notamment dans les traditions polynésiennes et japonaises. Nous dirons en passant que l'actuel mode du tatouage dans la population générale, son actuel démocratisation, ne s'accompagne plus guère des notions que nous avons évoqué sauf peut-être en les parodiant et ainsi en les désacralisant, leur faisant perdre tout caractère initiatique transcendant.
Il est aussi des exemples où le rite de passage s'accompagne de ce que l'on peut appeler des tortures initiatiques comme notamment la danse du Soleil des Indiens des Plaines en Amérique du Nord ou la cérémonie de l'Okipa chez les Mandans (amérindiens occupant un espace connu de nos jours sous les noms d'états du Dakota). Ce rite, extrême pour les novices, durait quatre jours sans boire ni manger ni dormir. Il comporte une phase rappelant et ayant peut-être inspiré la danse du Soleil et se terminant par l'automutilation du petit doigt de chaque main par les initiés. On a du mal à imaginer de nos jours de tels pratiques pourtant encore répandues dans les siècles qui nous précédèrent.
Ce bref tour d'horizon de ce qui peut à notre avis se rapprocher du concept de mutilation qualifiante n'a bien sûr pas la prétention d'être exhaustif. Notre but est avant tout de montrer les liens que l'on peut trouver entre des mythes et des rites au sujet du concept de mutilation qualifiante.
VI. Historicisation du concept
Nous avons vu ce qu'il en était des mythes et rites ainsi que le cas particulier du voyant/poète aveugle. Nous allons maintenant quitter la sphère du sacré pour rejoindre le monde matériel et profane. La question que nous posons est la suivante : le concept de mutilation qualifiante, d'un handicap qui serait le moteur d'un accomplissement se retrouve-t-il dans le monde réel ? La réponse est bien sûr affirmative comme nous l'avons vu au sujet des musiciens mais nous allons voir que l'on peut encore trouver d'autres exemples dans l'histoire, des arts notamment.
Restons dans le domaine des rites d'initiation en évoquant le Schmiss. Dans le monde germanique du XIXe siècle, on appelle Schmiss la blessure par coupure et la cicatrice en résultant obtenue lors d'un duel d'étudiants. Cet usage, en vogue jusqu'à la deuxième guerre mondiale, nous semble être pour les étudiants d'alors un succédané de rite initiatique. Aussi appelées « badge de l'honneur » ou « cicatrice de vantardise » ces cicatrices étaient arborées avec fierté et reconnues dans l'aristocratie germanique comme le signe d'une élite ayant fait preuve de bravoure et de courage. Citons quelques personnalités ayant ainsi arboré ces scarifications modernes : Ersnt Kaltenbrunner, Otto Skorzeny, Rudolf Diels, Ernst Röhm, etc.
En France, Achille Perrier de la Genevraye (1787-1853) prend part en 1814 à la Campagne de France. Lors de la bataille de Reims, il est gravement blessé et défiguré. Devant porter un masque, surnommé par la même nez-de-cuir, il sera connu dans sa Normandie natale comme le loup blanc, un don juan local, coureur de jupons invétéré et prolifique faiseur de bâtards. Ainsi, paradoxalement, l'homme défiguré devient bourreau des cœurs dans un contexte de mutilation qualifiante. Il semble comme avoir échangé sa beauté ou du moins sa normalité pour un charme et un charisme compensatoire lui permettant de multiplier les conquêtes, surtout parmi de girondes filles de ferme. Cela peut nous sembler bien loin d'Odin sacrifiant un œil contre le savoir, il n'en reste pas moins qu'à nos yeux, sans mauvais jeu de mots, cela ressort d'un même tropisme.
L'écrivain suisse Blaise Cendrars perd lui son bras droit lors de la première guerre mondiale. Si les débuts de sa carrière d'écrivain sont antérieurs à son amputation, celle-ci ne décolle vraiment qu'avec ses récits en prose, après qu'il eut surmonté sa dépression et réappris à écrire de la main gauche (physiquement ou symboliquement). La légende dit qu'au cours de la nuit du premier septembre 1917, il renaquit comme homme nouveau et poète de la main gauche dans ce qu'il a appelé « sa plus belle nuit d'écriture ». Nous avons là un cas réel de mutilation qualifiante au travers d'un rite de passage avec torture initiatique, mort symbolique et renaissance.
Claus von Stauffenberg incarne aussi à notre humble avis la figure du mutilé qualifié. S'il adhère jusqu'à la campagne de Pologne au nazisme, son opinion change graduellement au cours de la guerre pour se radicaliser de plus en plus. En 1943, en Tunisie, il est grièvement blessé, perd un œil, sa main gauche et deux doigts de sa main droite. De bon petit soldat du Reich, il passe au statut de borgne manchot auquel il ne reste que trois doigts sur dix. Symboliquement et, dans une réalité qui dépasse toujours les fictions les plus folles, il devient le bras armé de la résistance anti-nazie, celui à qui échoit le rôle d'être la main qui assassine Adolf Hitler. On sait qu'il échouera dans cette tâche.
Traversons maintenant l'Océan Atlantique pour nous rendre à Hollywood. En effet, par un curieux effet du hasard auquel nous ne croyons guère, il se trouve que nombre de réalisateurs de l'âge d'or du cinéma américain avaient la particularité d'être borgne. On emploit même l'expression de « borgnes d'Hollywood » pour parler d'eux. Citons pêle-mêle Nicholas Ray, Tex Avery, John Ford, Raoul Wash, Fritz Lang. Qu'un borgne réalise des films nous semble, une fois encore, pleinement s'inscrire dans le thème de la mutilation qualifiante. Notons au passage qu'avec un seul œil, le sujet se voit privé de la vision en relief et que le cinéma est un art de l'image plate, en deux dimensions et sans relief aucun.
Le musicien grec Iannis Xenakis, quoiqu'on pense de sa musique, est un autre exemple contemporain de mutilation qualifiante. Le premier janvier 1945, un éclat d'obus le défigure. Sa mâchoire est défoncée, il perd l'usage de son œil gauche et de nombreuses cicatrices sillonnent son visage. Citons le :
« Comme mes sens sont réduits de moitié, c'est comme si je me trouvais dans un puits, et qu'il me fallait appréhender l'extérieur à travers un trou […]. J'ai été obligé de réfléchir plus que de sentir. » [8]
Pour l'anecdote, nous relaterons deux souvenirs tirés de notre enfance. Au village, il y avait une ferme et dans cette ferme travaillait un ouvrier agricole manchot. Il était réputé être un excellent conducteur de tracteur, habille dans toutes les sortes de manœuvres malgré son unique bras. Au bourg voisin, il y avait un coiffeur pour hommes. La main qui tenait les ciseaux n'avait plus que deux doigts et des moignons mais c'était le meilleur coiffeur de la région.
Tous ses exemples valident le concept de mutilation qualifiante dans la sphère du monde matériel même si nous sommes bien conscients que derrière un exemple monté en épingle se cachent une foule d'estropiés n'ayant jamais surmonté leur handicap.
VII. Dans la fiction
Si le motif de mutilation qualifiante se retrouve dans les mythes, les rites et dans des exemples attestés historiquement, il n'est guère étonnant d'en trouver la trace dans des œuvres de fiction.
C'est d'abord la figure archétypal du pirate que nous convoquons. Il semble que plus il est mutilé, plus cela le qualifie en tant que pirate. Bandeau sur l'œil pour le borgne, crochet pour le manchot (Capitaine Crochet dans Peter Pan), ou jambe de bois pour l'unijambiste (Long John Silver dans l' Île au Trésor). Toutes ces mutilations sont des témoignages dans la chair même des personnages des batailles qu'ils ont livré.
Dans la saga du Trône de Fer de George R. R. Martin, le personnage de Jaime Lannister est présenté au début du récit comme l'une des meilleurs lame du royaume, comme un homme sûr de lui, arrogant et dominateur. À ce stade, il n'inspire guère la sympathie des lecteurs. Au cours de ses aventures, sa main droite est amputée par un de ses adversaires. Commence alors pour lui ce qui s'apparente à une rédemption. Le personnage prend alors une toute autre ampleur et à ce titre, ses aventures sont alors bien plus intéressantes à suivre même s'il conserve toujours un côté obscur. Vers la fin du récit, il rejoindra l'armée des « gentils » pour affronter les forces du mal. La mutilation du personnage s'apparente ici à un rite de passage faisant de lui un homme nouveau, meilleur que celui qu'il fut auparavant.
L'univers des comics américain n'en finit pas, avec sa nouvelle pseudo-mythologie, de revisiter et recycler tous les motifs mythologiques ancestraux et le concept de mutilation qualifiante n'y échappe pas. Ainsi en est-il du super-héros Daredevil. Celui-ci acquiert ses pouvoirs en même temps qu'il perd la vue, dans une contre-partie symbolique que nous avons déjà rencontré. Perdant la vue, il développe un genre de sixième sens radar, une super-écholocation lui permettant de surmonter son handicap et même de devenir supérieur au commun des mortels.
Un autre personnage super-héroïque digne de mention est celui de James Barnes dit le Soldat de l'Hiver. Au cours de ses aventures, il se retrouve blessé et perd un bras qui est remplacé par une prothèse dite cybernétique [9], c'est-à-dire artificiel, mécanique et robotique. Cette mutilation est qualifiante dans le sens que la prothèse donne à son porteur des capacités supérieures à celles qu'il avait à l'origine.
VIII. Le cyberpunk
Cela nous amène à considérer maintenant le mouvement cyberpunk. Il est un sous-genre de la science-fiction apparut dans les années 80 avec des auteurs américains tel que Bruce Sterling et William Gibson. Celui-ci, avec sa trilogie de la Conurb (Neuromancien (1984), Comte Zéro (1986) et Mona Lisa s'éclate (1988)), a véritablement poser les jalons de l'esthétique et de la « philosophie » du mouvement. Ces récits, d'une manière générale, se situent dans un futur proche dystopique où les états faillis sont remplacés par des méga-corporations, sortes de super-gafams. Intuitant l'avènement des internets peuplés d'intelligences artificielles plus ou moins hostiles, William Gibson nomme le réseau informatique mondiale la « matrice », un terme qui aura une postérité certaine et dont la symbolique même du mot doit interpeller. Les personnages principaux sont des anti-héros revenus de tous les idéaux et sans d'autre morales que celles qui leur sont utiles. Enfin, dans l'univers générique du cyberpunk, l'interface homme-machine est bien avancée. Les hommes se font greffer des prothèses robotiques dont les capacités surpassent les organes et membres qu'elles remplacent. Ainsi, on hésite plus à sacrifier ses yeux au profit de prothèses oculaires permettant par exemple de voir l'infra-rouge.
Précurseur en la matière est la série télévisée L'Homme qui valait trois milliards dans laquelle un pilote d'essai victime d'un accident voit son bras droit, ses jambes et son œil gauche remplacés par des prothèses cybernétiques surpassant en performance leur pendant biologique. C'est là l'avènement du cyborg, mi-homme mi-robot, et surtout sur-homme dans un sens strictement et bassement matériel.
Un autre jalon de ce genre est le film Robocop (1987) de Paul Verhoeven. Ici encore c'est un policier supplicié qui se voit doter d'un corps cybernétique. La quête principale du personnage est alors de retrouver son humanité enfouie sous les circuits électroniques.
Dans le domaine du manga, nous pouvons porter notre attention sur Ghost in the shell (1989) de Masamune Shirow. Le personnage principale Motoko Kusanagi est une femme dont il ne reste que le cerveau, tout son corps n'étant qu'une prothèse cybernétique. Les thématiques abordées dans ce manga portent plus ou moins toutes sur les questions d'humanité. Son titre même que l'on pourrait traduire par « le fantôme dans la coquille » y fait référence, le fantôme désignant l'âme ou l'esprit et la coquille, l'enveloppe matérielle, biologique ou mécanique. Qu'est-ce qui différencie un robot d'un humain ? Qu'est-ce qu'être vivant ? Qu'est-ce que l'âme ou l'esprit ? Où se situe la frontière entre l'humain et le robot ? Le corps n'est-il qu'une machine organique ? Voilà brièvement résumées les questions que sous-tend cette œuvre.
Dans ces quelques exemples, les mutilations des personnages sont pour la plupart subies. Il nous semble que l'on peut dire qu'elles sont qualifiantes en ce sens qu'elles les qualifient au rang de protagoniste principal des intrigues, leur conférant en outre des capacités qui les distinguent du commun des mortels et rappellent d'un façon lointaine celles des héros antiques. Néanmoins, et c'est là qu'est le point d'achoppement, dans ces récits modernes et populaires, c'est la technologie qui qualifie, comme si, en un sens, la technologie avait remplacé le surnaturel, le merveilleux ou la magie.
Notre époque semble de fait être l'ère de la rationalité à tout crin. Elle dénigre et tourne en ridicule les croyances anciennes. L'homme étant ce qu'il est, c'est-à-dire ontologiquement assoiffé de transcendance, cette évacuation du sacré et du divin ne peut se faire sans pis-aller ou ersatz. Si Dieu est mort, l'homme en créera un autre de pacotille, de bric et de broc. C'est toute la religion du scientisme et du progrès que nous évoquons ici, la foi irrationnelle, pour le coup, en une croissance continue et infinie, en un développement des sciences et technologies qui ne connaîtrait aucune limite. Si le paradigme a changé, il n'en reste pas moins que le motif de la mutilation qualifiante demeure comme nous l'avons vu dans l'évocation des quelques œuvres modernes. Ce motif, et sûrement bien d'autres encore, nous semble faire partie de la bibliothèque des invariants psychologiques de la pensée humaine.
Nous voulons enfin évoquer une dernière œuvre, très symbolique à notre humble avis. Il s'agit de la série de bandes dessinées La Caste des Méta-Barons (1992) scénarisée par Alejandro Jodorowsky. Le synopsis en est le suivant : dans un futur éloigné, l'univers est le théâtre d'un combat perpétuel entre différentes factions. La caste des méta-barons est une lignée de père en fils réputée être les guerriers les plus puissants de l'univers. La tradition veut que chaque père mutile son fils afin d'éprouver sa résistance à la douleur. Le fils remplace alors son membre ou organe manquant par une prothèse. Ensuite, il doit tuer son père afin de démontrer sa puissance. Ses coutumes et traditions s'apparentent à un rite de passage qu'on peut qualifier de torture initiatique.
IX. Conclusion : à l'horizon du transhumanisme
Tout ce que nous avons dit jusqu'à présent nous amène à évoquer ce qui nous semble être la suite logique de cet univers cyberpunk : nous voulons parler du transhumanisme. Cet idéologie prône l'usage des sciences et techniques afin d'améliorer la condition humaine par l'augmentation des capacités physiques et mentales du corps humain pour tendre in fine vers l'immortalité.
Cette doctrine, aux forts relents de Prométhéisme, ne vise rien de moins que de transformer l'homme en dieu vivant. C'est faire peu de cas de la transcendance et grand cas d'un orgueil démesuré. Croire que la science et la technologie peuvent résoudre tous les problèmes de l'humanité (dont ils sont souvent la cause), nous semble être un leurre. Chaque soi-disant progrès s'accompagne toujours d'une contre-partie. Tout gain a un coût même si bien souvent il n'est pas visible en première approche. Pour ne prendre qu'un exemple, l'automobile qui permet de relier rapidement un point A d'un point B n'a pas rapprocher les hommes mais les a plutôt éloignés les uns des autres. Il en est de même avec le téléphone portable. Chaque innovation technologique est comme une béquille pour soutenir une humanité en fin de course.
De plus, les tenants du transhumanisme sont pour la plupart furieusement matérialistes. Pour eux l'homme n'est qu'un singe un peu plus évolué que ses cousins. Le corps n'est qu'une machinerie organique et une question de tuyauterie. Aucune transcendance, aucune immanence n'existe à leurs yeux. Ils attendent avec espoir ce qu'ils nomment singularité technologique. Il nous semble que la singularité est déjà advenue et qu'elle se nomme humanité.
Pour en revenir au motif de la mutilation qualifiante, avec les idées du cyberpunk et du transhumanisme, il semble que certains soient prêts à sacrifier leur intégrité corporelle au nom du scientisme et de la croyance en un progrès technique infini afin d'en tirer des bénéfices purement matériels. Il y a là l'idée que le corps humain et le phénomène du vivant en général ne sont rien d'autre qu'une machinerie que les hommes pourraient reproduire et imiter à l'envie et même en l'améliorant. Il y a ainsi ce qui nous semble être un certain mépris pour la chair, pour cette mécanique, cette tuyauterie, cette usine à gaz si fragile et inoptimisée qu'est le corps humain. Il y a enfin dans ce matérialisme à tout crin ce qui peut s'apparenter à une pseudo-transcendance. L'homme, cette machine titubante, serait en mesure de s'auto-améliorer, de dépasser sa simple condition, de repousser la mort indéfiniment. Tout ceci nous semble bien orgueilleux, immodeste et nie que certains choses dépassent notre compréhension. De plus, tous ces soi-disant progrès cachent un coût qui pourrait s'avérer plus élevé qu'il n'y paraît. Ainsi, certains hommes sont aujourd'hui prêts à se mutiler volontairement pour se qualifier pour l'avenir.
Nous sommes passé d'Odin mettant un œil en gage pour acquérir la sagesse aux tenants du transhumanisme qui, dans une parodie des récits mythologiques, pensent que s'implanter une puce dans le cerveau les rendra meilleurs. Tout ce qu'ils parviendront à mutiler c'est leur humanité et toutes les qualifications qu'ils en retireront seront autant de disqualifications. Nous terminerons cette modeste étude en citant un aphorisme de l'auteur Pierre-Yves Lenoble :
« Homme, robot, homme-robot, robot-singe. » [10]
[1] Alfdr ou Alfadir est le « père de tous », c'est-à-dire Odin.
[2] Snorri Sturluson (trad. François-Xavier Dillmann), L'Edda, Paris, Gallimard, coll. L'aube des peuples, 1991, page 46.
[3] Georges Dumézil, Les Dieux souverains des Indo-Européens, Paris, Gallimard, 1977, 3e édition revue, 1986, page 198 et suivantes.
[4] Snorri Sturluson, op. cit., page 62 et suivantes.
[5] Georges Dumézil, op. cit., page 198 et suivantes.
[6] Bibliothèque d'Apollodore l'Athénien (trad. Etienne Clavier), Paris, Imprimerie Delance et Lesueur, 1805, page 299 et suivantes.
[7] Homère, (trad. Victor Bérard), Odyssée, Paris, Librairie Armand Colin, 1963, pages 117,118.
[8] Iannis Xenakis, le scientifique qui voulait changer la musique et les hommes, Le Temps, 5 février 2001.
[9] Dans toute la suite de cette étude, nous utiliserons le terme de cybernétique et ses dérivés non dans son sens originel mais dans celui plus populaire et communément admis dans la culture de masse.
[10] Pierre-Yves Lenoble, Raphaël Moureau, Aphorismes et pensée, Les Pangolins Editions, 2023.